Comprendre l’aménagement territorial
Quand on regarde la couverture aérienne d’un territoire donné à partir d’un des nombreux géoportails aujourd’hui en ligne sur internet, l’œil est immédiatement attiré par la multitude des formes qui s’y déploient (bâti groupé et dispersé, rues, routes et chemins, parcellaire urbain et rural, cours d’eau, reliefs et modelé des sols, taches et corridors de végétation) et qui organisent les lieux en un tissu continu.
Si l’on parvient facilement à identifier le tracé de l’autoroute ou de la voie ferrée, le plan du lotissement ou de la zone commerciale, aménagements relativement récents aux formes bien caractérisées, on reste, pour l’essentiel, circonspect devant l’enchevêtrement de points, de lignes et de surfaces que révèle la terre vue du ciel. Confusément, ces formes nous paraissent anciennes et l’on devine que la part des héritages y est importante, même si les repères font souvent défaut pour dire ce qui relève de telle époque ou de telle autre. Surtout, on manque de clefs de lecture pour comprendre quelles sont les logiques anciennes qui sous-tendent le dessin des formes, voire à quel projet historique peut correspondre tel ou tel aménagement.
C’est précisément l’objet de l’archéogéographie que de tenter, par une analyse de la morphologie des paysages, de répondre à ces questions, de comprendre comment et selon quels processus les lieux ont été aménagés par les sociétés du passé, quelle est la part de l’intentionnalité et celle de l’impensé dans cette fabrique, celle de l’artificialisation et celle de l’hybridation avec les formes physiques en place, comment, enfin, les formes se transmettent et se transforment dans le temps et dans l’espace.


Une discipline à part entière
Théorisée en 2003 dans un dossier programmatique de la revue Études rurales, l’archéogéographie part du constat que les paysages actuels, entendus comme l’ensemble des matérialités morphologiques, oro-hydrographiques et micro-topographiques par lesquelles les sociétés organisent leur rapport au sol en l’occupant et en l’aménageant, sont le produit hérité de constructions physiques et historiques anciennes et très complexes, marquées par des effets de mémoire dont on avait jusqu’ici mal pris la mesure.
Ainsi, les aménagements opérés par les sociétés du passé ne sont pas à chercher uniquement sous les paysages actuels, en considérant, selon une conception stratigraphique de l’espace-temps, qu’ils sont tous réduits à l’état de traces archéologiques, mais aussi dans les formes actuelles du paysage dont ils constituent, par effet de transmission et de transformation, un héritage parmi d’autres, d’époques plus anciennes ou plus récentes. Partant, ce que l’on voit sur les cartes, les plans et les photographies aériennes, c’est le présent des paysages, mais aussi, et très largement, du passé transmis, de la mémoire et des héritages.
L’histoire au service du développement durable
Parce que l’archéogéographie a émergé dans le milieu de la recherche historique et archéologique, les objectifs de l’analyse ont longtemps été guidés par les problématiques du passé. Mes travaux de recherche sur les formes de la planification agraire au Moyen Âge en sont une illustration (➙ créer un lien vers une page Mes travaux de recherche). L’idée que je défends — et c’est le pas de côté que j’ai opéré au terme de mon contrat de post-doctorat au CNRS — est que ces formes peuvent être analysées tout autant par rapport à des problématiques du présent, ce qui conduit alors à faire de l’archéogéographie une expertise participant de la chaîne opératoire de l’aménagement des territoires.

Mon expertise
L’archéogéographie est une géographie des espaces du passé et de leurs dynamiques historiques, qui fait de la compréhension des héritages morphologiques l’objet de son étude. Ces différents passés, parce qu’ils sont transmis dans les formes des paysages, construisent notre présent et imposent, par les héritages dont ils sont porteurs, leurs sujétions aux évolutions actuelles. En articulant l’histoire de l’aménagement des lieux et milieux dans la longue durée, l’évaluation de l’impact de l’action des sociétés sur ceux-ci et leur degré ou non de réversibilité, l’expertise que je propose permet de dépasser l’analyse d’un état qualifié “d’initial” du site et de l’environnement et ouvre sur la compréhension d’un état hérité, chargé d’atouts, de potentialités, de contraintes ou de risques pour les projets d’aménagement contemporains. Par l’élaboration d’un récit d’essence largement cartographique de l’histoire de la fabrique des lieux dans la longue durée, je contribue à apporter aux acteurs des territoires de l’intelligibilité et du sens, à faire émerger une vision partagée entre maîtrise d’usage, maîtrise d’ouvrage et maîtrise d’œuvre et à favoriser des choix éclairés et durables en matière d’aménagement, d’adaptation et de résilience des territoires dans un contexte d’incertitudes et de mutations.
Cette rénovation de l’approche géographique des territoires participe du grand mouvement de redécouverte de la géographie qui accompagne la préoccupation dite “environnementale”. Elle fait écho à des évolutions similaires, amorcées par d’autres disciplines des sciences sociales comme l’écologie du paysage, la géoarchéologie fluviale, l’anthropologie de l’espace, le design réhabitant, le biorégionalisme, l’éco philosophie, qui ambitionnent de restaurer la relation ontologique de l’humanité à l’étendue terrestre par une nouvelle épistémologie du lien (➙ créer un lien vers la boussole des épistémologies).
